PRÉFACE

LNC #26, p.22
LNC #26, p.22

   Thierry Georges Mathieu a rencontré Charlot il y a trente ans, et ne l’a plus jamais quitté. Il a tout vu, tout lu sur son héros, et surtout sur la naissance de son héros.  Bien avant la plupart des chercheurs, il a pris toute la mesure de l’immense paradoxe qui caractérise les premières œuvres de Chaplin : depuis un siècle, les trente-cinq films de la série Keystone (on en a identifié un trente-sixième aujourd’hui) ne sont restés habituellement visibles que dans des copies extrêmement usées et mutilées qui n’avaient plus grand chose à voir avec les œuvres projetées en 1914 : si l’on pouvait à la rigueur y suivre la genèse du personnage et voir s’y développer l’art comique de Chaplin, il était impossible d’y apprécier pleinement tant le génie du créateur que celui de sa créature. Quant au talent de Chaplin cinéaste, repérable dès les premières bandes et qui s’impose définitivement avec Caught in the Rain (le quatorzième film de la série), il était tout simplement impossible de le mettre en évidence, a fortiori d’en rendre compte au seul vu des copies lamentables projetées dans les salles ou commercialisées (dans le plus grand désordre) en 16mm ou sup-8, VHS ou DVD.

   Thierry G. Mathieu fut l’un des premiers à faire ce constat. Mais il fut le premier à vouloir vraiment y remédier. Patience alliée à la passion, il a consacré tous ses loisirs à accumuler ce qui constitue aujourd’hui une des documentations les plus complètes au monde sur les films de cette année 1914 — qui inclut une impressionnante filmothèque, tous supports et formats confondus. Il a échangé des correspondances avec les meilleurs spécialistes au monde, assisté à la plupart des rétrospectives importantes, suivi toutes les publications et tous les travaux universitaires sur son sujet.

   L’aboutissement de cet énorme travail documentaire fut, en 1999, la sortie du premier numéro de la revue semestrielle La Naissance de Charlot : Keystone — 1914. Cette revue est publiée par la maison d’édition Ars Regula. Son vingt-cinquième volume — le dernier à ce jour — est paru seize ans plus tard,  en mars 2015.

   La préface du n°1 témoignait déjà de l’érudition hors du commun de son auteur. T.G. Mathieu commence par fournir toutes les explications nécessaires sur la nature et sur les causes des altérations des copies encore disponibles. Il explique très savamment, mais aussi très clairement, les problèmes liés aux coupes, aux remontages, aux cadrages, aux cadences, aux intertitres et aux accompagnements musicaux. Ces manipulations et mutilations en tous genres attestent l’indifférence qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui aux œuvres originales. Mathieu brosse par ailleurs un tableau très complet du contexte industriel, artistique et biographique dans lequel les films de la série Keystone ont vu le jour. Il présente enfin l’idée et la méthode qui vont présider, avec une belle constance, aux vingt-cinq livraisons de La Naissance de Charlot.

   Seuls avant Mathieu, les éditions Francesco Savio en Italie et Harry M. Geduld aux Etats-Unis s’étaient préoccupés de reconstituer (sur le papier) les découpages des trente-cinq films de la série, mais sur la base de visionnements aléatoires et peu nombreux. Mathieu s’attelle à la même tâche en 1999, mais avec une ambition d’exhaustivité sans précédent, puisqu’il vise à consulter la totalité des copies en circulation, sur l’ensemble de leurs supports audiovisuels. Après une analyse soigneuse de ces sources, il s’attache à reconstituer plan par plan le meilleur découpage possible de chaque film, c’est-à-dire le continuity script le plus proche de celui des premières copies distribuées aux Etats-Unis et dans le monde en 1914. Car « dans la plupart des cas, seule l’addition de ces diverses versions permet d’obtenir une chronologie précise du découpage plan après plan du film qui se rapproche au mieux de l’œuvre originale intégrale. » Le travail engagé est colossal, d’autant que chaque numéro de la revue (généralement consacré à un ou deux films), ajoute à ce découpage idéal (étiqueté « Z ») l’ensemble des données techniques connues sur la sortie de 1914 et sur ses rééditions, un « exposé général » sur le contexte et les circonstances de chaque tournage (où Chaplin réalise cet « habile brassage entre enseignements passés et influences nouvelles » — p. 40 — qui lui permet de trouver son style) et un ensemble très complet de commentaires critiques glanés dans les meilleurs livres et études sur le sujet.

   Il ne fait aucun doute que les « versions reconstituées » par T.G. Mathieu sont les plus fiables qui existent aujourd’hui, car nulle autre étude au monde n’égale leur minutie et leur érudition. Les splendides restaurations réalisées en 2005 par la Cinémathèque de Bologne (en association avec le BFI et Lobster Films), aujourd’hui accessibles en DVD, et dont certaines doivent d’ailleurs beaucoup aux travaux de Mathieu (je pense notamment à Tillie’s Punctured Romance), avaient pour première préoccupation de restituer la beauté photographique des copies originales. Elles ont été moins exigeantes sur la complétude des plans, sur l’ordre du montage, voire même sur les cadences de projection. Mathieu dresse un bilan précis de leurs qualités et de leurs défauts à partir du n°22 de sa revue, en revoyant dans le détail chacune des trente six restaurations. Il en profite pour mettre à jour ses anciennes fiches, sur la base de documents retrouvés et de nouvelles copies visionnées depuis leur première publication. Il y ajoute quelques chapitres passionnants, et totalement inédits (comme celui qui concerne les acteurs de la Keystone dans le n°24), dans lesquelles il apporte quantité d’informations nouvelles — et rectifie au passage des erreurs commises depuis des décennies —  y compris par les meilleurs connaisseurs de Chaplin. Son développement sur le « dossier Peggy Paige » (« The Keystoners », p. 283) constitue à cet égard un modèle d’enquête.

   Il convient d’ajouter que la critique des restaurations de 2005 témoigne d’une parfaite objectivité. Mathieu est le premier à saluer la réussite globale de cette entreprise. Ainsi à propos de Making a Living : « La lumière soignée et les contrastes équilibrés, le piqué de l’image révélant des détails inconnus jusqu’alors, en particulier en fond de champ, redonnent vie à ce premier film de Chaplin au studio Keystone de Mack Sennett. Une très belle copie en somme, et indéniablement la meilleure à l’heure actuelle à ce niveau. » (p.69) Ce qui n’empêche pas notre auteur de remarquer que le film est un peu incomplet et que la vitesse de projection de la copie 35 mm est nettement trop rapide au Festival de Bologne, qu’elle est « encore inappropriée » (22 images seconde au lieu de 18) sur le support DVD réalisé par Lobster Films.

   Plus sévères, mais non moins pertinents, les commentaires sur la restauration de His New Profession montrent bien que les travaux de T.G. Mathieu restent l’aune à laquelle doivent continuer de s’évaluer les éditions des premiers Charlot. « Pas très sérieux », commente-t-il face au grand nombre de coupures et d’anomalies de montage de ce film. Car là encore, l’image est magnifique, et on peut parfaitement comprendre qu’on lui ait donné la priorité, mais à quel prix ? Mathieu convient que la restauration est « belle », mais il n’hésite pas à dire qu’« elle reste à refaire » (n°25, p. 246).

   Peu de travaux critiques, universitaires ou autres, égalent La Naissance de Charlot par la somme d’informations et de réflexions qui s’y trouve réunie. C’est un outil inestimable pour tous les chercheurs qui s’intéressent aux premières apparitions et réalisations de Chaplin. Cette collection demeure un complément indispensable aux restaurations (35mm et DVD) du Chaplin Project, car sa plus grande rigueur et son incomparable érudition permettent d’expertiser et peut-être un jour d’améliorer ces dernières. A ce titre, les ouvrages de Thierry G. Mathieu constituent une contribution décisive aux études chapliniennes.

Francis Bordat